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Le crépuscule du récit révolutionnaire

Editions Slatkine 2021

Tourmentée, la France s’interroge. Emmanuel Macron serait-il un président inadéquat, comme ses prédécesseurs ? Au vu des violences qui ont marqué la séquence des gilets jaunes, doit-il être remplacé ? Les batailles incessantes durant la pandémie montrent-elles que le pays a besoin d’une rupture ?

En réalité, la France, ses médias et ses acteurs politiques baignent dans un récit révolutionnaire qui les enferme dans une indignation permanente contre le pouvoir quel qu’il soit. Sous-estimés, les récits identitaires jouent un rôle considérable en politique.

Dans l’optique de 2022, il convient d’interroger les narrations qui conditionnent les choix des électeurs. N’est-il pas temps que la République quitte le romantisme barricadiste pour un récit apaisé, porteur de solutions et de compromis ?

Commander (Suisse)

Commander (France)

La Suisse marche-t-elle vers un nouveau Marignan ?

Parfois, l’Histoire ressemble à un carrousel dont les chevaux de bois sont régulièrement enfourchés par des rêveurs croyant trouver l’étalon qui les conduira à la victoire. Certes, chaque époque est unique. Pourtant, il existe aussi d’étonnantes résonances à travers les siècles. Soudain, tel réflexe culturel ou tel choix politique d’aujourd’hui semble émerger à l’identique du passé. Ainsi, les errements actuels de la Suisse face à l’Europe rappellent étrangement l’aveuglement des Confédérés qui conduisit au désastre de Marignan en 1515.
Tout d’abord, investissant la plaine du Pô, les Suisses se trompèrent sur toute la ligne. Ils sous-estimèrent l’armée de François 1er, crurent que son artillerie ne passerait jamais les Alpes, situèrent ses troupes aux mauvais endroits. En fait, malgré leur férocité, ils n’avaient aucune chance de gagner. Aujourd’hui, les fanfarons qui veulent conserver l’accès au marché européen sans en respecter les règles commettent la même faute, en se leurrant sur les forces en présence.
Dans l’autre camp, le roi de France ne se trompa pas sur ses adversaires. Sans vision politique, les montagnards n’avaient qu’une ambition, ravager l’Italie et, rapines faites, retrouver leurs vallées. Comme nos contemporains qui réduisent l’Union européenne à un grand marché, ils assimilaient les territoires entourant leurs Alpes à de vastes magasins pourvoyeurs de richesses. Connaissant leurs motivations et voyant leurs erreurs tactiques, François 1er engage des négociations. Pourquoi nous affronter et envoyer des braves à la mort ? Vous voulez de l’argent ? Je vous en donnerai. Discutons et accordons-nous pour le bien de tous !
Dès lors, les similitudes avec les tribulations actuelles deviennent étonnantes. Les capitaines suisses, qui ont reçu de la Diète le pouvoir de négocier, examinent les propositions de la diplomatie française. Au terme de discussions serrées, les Balzaretti de l’époque signent le traité de Gallarate le 8 septembre 1515. C’est une sorte d’accord-cadre, qui règle l’ensemble des relations militaires et financières entre la France et les cantons.
Or, face à cette transaction pacifique et lucrative, les partisans de la bataille se rebellent. Mathieu Schiner, cardinal et prince-évêque de Sion, instigateur de la campagne d’Italie, le Christoph Blocher d’alors, se déchaîne. Manipulant, divisant, échauffant les esprits, il pousse certains négociateurs suisses à se parjurer, laissant croire que la richesse est à portée de mains pourvu qu’on attaque. La confusion est totale. Bernois, Fribourgeois et Soleurois prennent le chemin du retour, tandis que de nouveaux contingents sont attendus, levés par une Diète aussi divisée et peu stratégique que l’actuel Conseil fédéral. Alors que les Français s’estiment trahis, voilà que déboulent de nouveaux guerriers brûlants d’en découdre, aussi chauds que des syndicalistes ou des financiers sûrs de leurs analyses et rejetant un accord négocié. Le dénouement est connu. Parce qu’ils auront surestimé leur puissance, renié leurs signatures et voulu la guerre, les montagnards saigneront leurs vallées à blanc. Une année après, ils signeront la Paix perpétuelle de Fribourg, qui leur procurera de belles rentrées, mais les inféodera de facto à la France jusqu’à la Révolution.
Aujourd’hui, par bonheur, aucune vie humaine n’est en jeu. Par contre, les mêmes illusions et les mêmes incompétences sont à l’œuvre. A la Renaissance, les Alpins n’avaient pas saisi l’émergence d’Etats décidés à juguler leurs aventures militaires. Au 21ème siècle, ils ne semblent pas mesurer la valeur stratégique, économique, politique, éthique, sociale et culturelle de l’Union européenne. Si la Suisse choisit le rapport de force pour protéger une souveraineté mythifiée et des revenus qu’elle croit menacés, elle prendra le risque de marcher vers un désastre. Une sorte de Marignan sans cadavre, mais avec les blessures douloureuses d’une lente marginalisation.

La Suisse doit reprendre l’intégration européenne

Discours prononcé à l’Assemblée générale 2020 du Nouveau mouvement européen suisse (Nomes)

Le fait d’avoir un long parcours dans les mouvements européens donne au moins un avantage, celui de pouvoir examiner le chemin parcouru par la Suisse.
Lors de la création du Nomes, voilà plus de 20 ans, notre pays se trouvait au bord du chemin européen, en panne, isolé, démuni, traversé par de nombreuses inquiétudes, suite au refus de l’EEE en 1992.
Mais à la même époque, il semblait évident que la Suisse serait un jour membre de plein droit de l’Union. L’adhésion constituait l’objectif stratégique du Conseil fédéral. Des partis tels que le PDC ou le PLR l’avait inscrite dans leur programme. L’opinion la pensait probable à moyen terme.
20 ans plus tard, notamment grâce aux accords bilatéraux, la Suisse est profondément insérée dans le tissu européen. Par contre, l’adhésion semble s’être réfugiée sur un nuage bleu, que les derniers rêveurs du genre Nomes contemplent encore avec envie.
Paradoxe majeur, jamais la Suisse n’a été aussi proche du projet européen, et jamais elle n’a autant espéré pouvoir s’en distancier. Autrement dit, l’intégration matérielle a parfaitement fonctionné. Mais simultanément, son succès a favorisé  la désintégration de la conscience européenne. Au fond, le drame de la Suisse est qu’elle se croit à l’extérieur de l’Union, alors qu’elle dépend fortement de son destin. C’est le fameux statut de "membre passif" que le Nomes a régulièrement mis en évidence.
Aujourd’hui, cet écart considérable entre la réalité et l’illusion n’est plus tenable. L’usure de la voie bilatérale le fait exploser. La réalité dit que la relation entre la Suisse et l’Union doit être réinventée. L’illusion proclame que l’immobilisme est préférable. Ce champ de tensions explique pourquoi la Suisse a tant de difficulté à rebondir, même après une défaite cinglante des nationalistes.
Dans ces étranges équations bourrées de contradictions, le Nomes a tenu son cap et joué son rôle. Il a toujours rappelé que, pour une Suisse au cœur de l’Union, la meilleure manière de défendre ses intérêt était d’être présente dans les instances où se prennent les décisions, en tant que membre de plein droit. Cela reste parfaitement valable. Il a annoncé maintes fois qu’une relation limitée à un empilement d’accords sectoriels statiques trouverait un jour sa fin. Nous y sommes.
Aujourd'hui, il affirme que le statu quo serait synonyme de marginalisation et que, d’une manière ou d’une autre, après avoir plébiscité la libre circulation des personnes, la Suisse doit reprendre sans tarder le chemin de l’intégration.
Dans ce contexte qui voit les illusions helvétiques lézardées par les réalités, le Nomes a toute sa place. Il peut être la voix forte et claire qui rappelle les enjeux centraux et appelle au mouvement. Il doit aussi contribuer à mettre en évidence les projets d’une Europe, dont les Suisses persistent à nier les succès.
L’Union n’a pas explosé après la crise financière de 2008. Et l’euro n’a pas fait naufrage. L’Union ne s’est pas divisée après le Brexit. Elle s’est au contraire rassemblée. L’Union peut surmonter la terrible crise du coronavirus. Ne vient-elle pas d’oser cette révolution copernicienne consistant à engager une première mutualisation des dettes européennes ?
Certes, les défis pour nos démocraties européennes sont énormes. Les combats contre le populisme et les égoïsmes nationaux ne sont de loin pas terminés. Mais je sais que l’Union reste la seule solution crédible pour notre continent et je crois à sa réussite. De même, je suis persuadé que la Suisse finira à terme par accepter, pleinement et sans restriction, sa nature d’Etat et de société profondément européennes. Et je suis certain que le Nomes sera un acteur lucide, courageux, vivant, créatif, déterminé de cette inéluctable maturation.

Pour un réveil européen des Romands

Malgré le Brexit, les Ecossais n’ont jamais cessé d’affirmer leur attachement à l’Europe. Après le refus de l’EEE qu’il avaient massivement soutenu, les Romands ont, au contraire, baissé la tête. Beaucoup d’entre eux se sont même excusés auprès des Alémaniques, donnant ainsi l’impression d’avoir honte de leur engagement. Certes, les situations ne sont pas comparables. Toutefois, elles permettent de rappeler deux principes. Premièrement, ce n’est pas parce qu’une culture est minoritaire dans un ensemble plus vaste que ses visions sont erronées. Deuxièmement, perdre une bataille n’implique pas de renier ses convictions.
Aujourd’hui, la Suisse poursuit un objectif impossible en voulant être simultanément à l’intérieur du grand marché européen pour en tirer bénéfice et à l’extérieur pour en rejeter les devoirs. En réalité, plus elle s’intègre matériellement, plus elle devient un membre passif de l’Union européenne. A l’inverse, plus elle s’oppose à une normalisation de son intégration, plus elle en précarise les avantages. Tétanisée par ce dilemme, la Suisse balbutie, procrastine et s’enferme dans d’épuisantes considérations juridico-techniques.
Or la pandémie vient de nous montrer à quel point la Confédération est étroitement liée à l’Union. En urgence, des coopérations techniques, sanitaires, scientifiques ont été activées avec succès. En commun, des rapatriements de citoyens se sont organisés en dépassant la question des nationalités. Et demain, le destin de la Suisse sera toujours plus européen. Le rêve d’une île vivant prioritairement des marchés asiatiques et américains s’est évanoui. L’une des leçons importantes du Covid-19 est que l’intégration à l’échelon européen doit se renforcer, qu’il s’agisse des chaînes de production ou de la protection des habitants.
Dans ce contexte tourmenté, l’UDC propose une démarche qui constitue à la fois un contre-sens historique et un harakiri économique. Alors que la Suisse affronte une récession mondiale qui met à rude épreuve son industrie d’exportation et son secteur touristique, elle invite les Suisses à ajouter une crise à la crise. Soumise au peuple le 27 septembre, son initiative contre la libre circulation des personnes organise de facto la chute des accords bilatéraux et, par conséquent, une rupture des relations avec l’Union européenne. Il ne peut en résulter que l’isolement, option aussi inacceptable qu’irréaliste.
C’est là qu’interviennent les Romands. Cet automne, leurs voix peuvent s’avérer décisives. Réveillés par une question vitale, ils sauront défendre leur région. Les Ecossais sont réputés pour leur courage. Nul doute que les Romands retrouvent le leur et balayent vigoureusement les délires nationalistes.

Pour un déconfinement de l’intégration européenne

Même ravageurs, les cyclones ne font pas tourner la terre à l’envers. Malgré la brutalité du coronavirus, le monde d’après risque bien de ressembler à celui d’aujourd’hui, loin des réformes espérées. Demain, homo sapiens ne sera guère plus sage et il devra toujours fournir de grands efforts pour réaliser de petits progrès. Toutefois, si la pandémie n’est pas synonyme de révolution, elle aura servi de révélateur. Les relations de la Suisse avec l’Europe font partie de ces nébuleuses opaques qui ont été soudain éclairées de manière crue. Quatre phénomènes ont été ainsi mis en lumière.
Premièrement, la crise a montré une fois de plus combien la Suisse est profondément européenne. Soudain, des coopérations inédites et intenses s’organisent au quotidien. Des expériences sont mises en commun. Des matériels sanitaires s’échangent. Des malades sont soignés dans le pays voisin. Des avions affrétés par la Suisse rapatrient des Européens et réciproquement. Chaque jour, dans de nombreux domaines, des opérations sont déployées sans obstacle, comme si la Suisse était membre de l’Union européenne.
Deuxièmement, le grand fantasme d’une Suisse davantage reliée à l’Asie qu’à l’Europe s’évanouit. La multiplication sans limite des déplacements de matériels à l’échelle planétaire apparaît risquée. La « recontinentalisation » de certaines chaînes de production est évoquée. Dès lors, la Chine ne semble plus l’horizon idéal de la moindre entreprise. Plus que jamais, l’avenir économique et social de la Suisse s’avère européen.
Troisièmement, la Libre circulation des personnes dans l’espace Schengen se révèle être un bien précieux, dont la suspension provisoire a brimé tous les Européens. Désormais, il existe un vaste territoire commun, où les familles, les travailleurs, les étudiants, les touristes ne connaissent plus de frontières.
Quatrièmement, face aux évolutions en cours, l’isolement politique d’une Suisse intriquée dans le tissu européen n’a plus grand intérêt. A quoi lui sert-il de ne pas siéger dans les instances qui élaborent les politiques et le droit dont elle dépend toujours davantage ?
Ces constats renforcent la nécessité de sortir la Confédération des pièges dans lesquels elle s’est enfermée. Aujourd’hui, elle poursuit un objectif impossible en voulant être à l’intérieur du projet européen pour en tirer bénéfice et à l’extérieur pour en rejeter les devoirs. En réalité, plus elle s’intègre matériellement, plus elle devient un membre passif de l’Union européenne. A l’inverse, plus elle s’oppose à une normalisation de son intégration, plus elle risque d’en perdre les avantages. Tétanisée par ce dilemme, elle balbutie et s’épuise dans d’inutiles considérations juridico-techniques.
Malheureusement, dans cette situation intenable, le Conseil fédéral a choisi d’avancer « aussi lentement que possible et aussi discrètement que nécessaire ». Il ne paraît plus en mesure de défendre vigoureusement un accord-cadre qu’il a lui-même négocié et dont la finalité, faut-il le rappeler, est de pérenniser une voie bilatérale établie spécialement pour la Suisse suite à son refus de l’EEE. C’est dans ce contexte paradoxal de solidarité européenne et de procrastination fédérale, que se profile la votation du 27 septembre. Pour une fois, l’initiative de l’UDC a le mérite de la clarté. En exigeant la fin de la Libre circulation des personnes, elle organise la chute des six premiers accords et, de facto, la fin du bilatéralisme. Véritable Swissexit, elle tend aux citoyens une invitation au chaos.
Face à l’importance de l’enjeu, deux rappels s’imposent. D’une part, la Libre circulation des personnes est une valeur humaniste qu’il serait insensé de brader. Elle n’est pas une monnaie d’échange dans une sorte de grande péréquation supranationale, mais un droit fondamental pour tous les individus. Casser cette liberté reviendrait à confiner les peuples derrière les frontières, comme s’ils devaient subir une éternelle pandémie. D’autre part, l’histoire exige de trancher. L’Union n’est pas une évidence à la fois ennuyeuse et bienfaitrice, éternellement à disposition d’une Confédération exigeant jusqu’à la fin des temps le droit de s’interroger sur la meilleure manière d’en profiter. Face aux défis du siècle et aux coups de boutoir des populistes, tous les Européens, Suisses compris, doivent choisir entre le développement de l’intégration ou le sabordage de leur propre continent.
La décision de septembre interviendra au sortir espéré de la pandémie, mais au cœur d’une récession mondiale d’une ampleur considérable. Ce serait donc pure folie d’ajouter à la crise économique celle d’une rupture avec l’Union européenne. Tirer dans la coque du navire en pleine tempête constitue une stratégie suicidaire. Mais au-delà de cette évidence, la liquidation de l’initiative de l’UDC s’impose, parce qu’une relance forte de la Suisse exige aujourd’hui un engagement européen enfin clair et net.

Les « relations monolatérales », nouvelle stratégie européenne de la Suisse

A l’évidence, la meilleure manière de défendre ses intérêts pour un Etat situé au cœur de l’Union européenne est encore d’en faire partie. Pour avoir la moindre influence sur les décisions, mieux vaut être dans la salle où elles se prennent avec le droit de vote. Ecouter aux portes pour se préparer à subir les choix des autres constitue une façon originale mais peu efficace de promouvoir sa propre souveraineté. Naturellement, siéger aux côtés de vingt-huit Etats qui ont également des droits a ses exigences, pas toujours enthousiasmantes. Il faut se déplacer tant à Bruxelles qu’à Strasbourg, siéger dans de multiples instances et participer à un nombre considérable de séances. De surcroît, il convient d’écouter les autre membres du club. Plus difficile, il importe même de considérer que leur point de vue n’est pas négligeable. Et finalement, il n’y a d’autre issue que d’accepter les décisions prises en commun.
Au vu de cette équation complexe et après de longues tergiversations, la Suisse opta pour l’attitude qui lui parut la plus simple et la moins risquée. Autant n’avoir rien à dire que d’intégrer ce que pourraient dire nos voisins. Et pour les relations au quotidien, contentons-nous d’accords au cas par cas passés avec l’Union considérée comme un bloc. Inutile de se perdre dans un multilatéralisme énergivore et incontrôlable, où des Roumains et des Portugais sont susceptibles d’avancer des revendications exotiques. Un bon vieux face à face entre Bruxelles et Berne, d’égal à égal, voilà la seule politique acceptable. Le bilatéralisme était né, élevé aussitôt au rang de voie royale, aussi intangible qu’éternelle.
Malheureusement, bien que restreint, ce partenariat dépendait aussi de l’Union. Celle-ci était d’ailleurs en position de force, puisque les Suisses après avoir dit non à l’EEE s’étaient précipités à Bruxelles pour obtenir l’accès au grand marché qu’ils venaient pourtant de refuser. Bonne fille, l’Europe avait accepté de considérer ce rejet comme un faux pas dans une marche vers l’intégration promise à des jours meilleurs. Elle imaginait que des accords sectoriels pouvaient donc être conclus à titre transitoire. Dans cette optique, il ne fut pas surprenant qu’elle veuille bientôt remplacer une foule de contrats lourds et statiques par un nouveau processus. Un accord-cadre fut rédigé. L’Union s’y s’accrocha, tandis que la Suisse le contestait bien qu’elle l’ait elle-même négocié durant cinq ans. Rapidement, on entra dans un blocage qui n’était rien d’autre que l’enterrement du bilatéralisme.
La Suisse se trouvait dans une impasse, quand elle sut à nouveau faire preuve de ce génie qui la voit retourner des pressions extérieures en libertés intérieures. Puisque le bilatéralisme ne fonctionnait plus, il fallait trouver une nouvelle stratégie pour composer avec une Union qu’il n’était pas possible d’ignorer. Après deux «retraites» du Conseil fédéral, la solution fut rendue publique, logique et brillante. L’avenir européen de la Suisse serait désormais régi par des «RELATIONS MONOLATERALES». La substance de ce nouveau concept reposait sur une prémisse imparable: deux parties dans un accord, c’est trop! Il s’en suit des malentendus et des complications sans fin, ainsi que l’obligation de faire régulièrement des concessions désagréables. A l’avenir, les contrats signés avec l’Europe seraient le résultat de négociations purement helvético-suisses.
Philosophiquement, cette approche convoquait les plus hautes valeurs. En Suisse, c’était le peuple qui négociait, comme aimait à le répéter le Conseil fédéral. Plus précisément, la démocratie directe plaçait la Confédération dans une position de supériorité morale qui lui donnait des droits particuliers. Parce que les citoyens conféraient une meilleure légitimité aux positions de la Suisse, il était normal qu’elles servent de référence. Puisque les démocraties européennes restaient imparfaites, il était sain qu’elles soient entraînées par celle qui avait valeur de modèle. De surcroît, la Confédération veillerait à informer l’Union en détail de l’état de ses débats internes. Enfin, les Européens resteraient parfaitement libres de s’accommoder à leur guise du cadre défini par la Suisse.
Sur la scène politique et dans l’opinion, les nouvelles relations monolatérales furent accueillies avec un vif soulagement. Enfin nous cesserons de nous agenouiller devant l’Europe, se réjouirent les syndicats suisses. En route pour de bons débats concernant nos vrais problèmes, soulignèrent les partis. Finalement le Conseil fédéral a trouvé l’œuf de Colomb, notèrent nombre de commentateurs. Seule l’UDC considéra que l’idée de garder des relations avec l’Europe, fussent-elles définies de manière autonome, constituait une inféodation insupportable à la dictature de Bruxelles.
Hélas, l’Union européenne, avec cette rigidité qui la caractérise, assimila le choix de la Suisse à celui de l’isolement. Elle montra ainsi sa mauvaise foi et son incapacité à sortir de ses fonctionnements bureaucratiques pour se rallier à ceux d’une démocratie vivante. Heureusement, la Suisse n’abandonna pas au premier obstacle. Vaillante et déterminée, elle se lança dans de vastes discussions sur la manière dont son continent devait la percevoir et tenir compte de ses spécificités.
Aujourd’hui encore, elle conduit un débat fécond sur la question européenne au sens large. Certes, ses effets ne dépassent plus ses frontières. Mais son écho constructif résonne longuement dans des montagnes qui affirment et entretiennent ainsi leur esprit d’ouverture.