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Le crépuscule du récit révolutionnaire

Editions Slatkine 2021

Tourmentée, la France s’interroge. Emmanuel Macron serait-il un président inadéquat, comme ses prédécesseurs ? Au vu des violences qui ont marqué la séquence des gilets jaunes, doit-il être remplacé ? Les batailles incessantes durant la pandémie montrent-elles que le pays a besoin d’une rupture ?

En réalité, la France, ses médias et ses acteurs politiques baignent dans un récit révolutionnaire qui les enferme dans une indignation permanente contre le pouvoir quel qu’il soit. Sous-estimés, les récits identitaires jouent un rôle considérable en politique.

Dans l’optique de 2022, il convient d’interroger les narrations qui conditionnent les choix des électeurs. N’est-il pas temps que la République quitte le romantisme barricadiste pour un récit apaisé, porteur de solutions et de compromis ?

Commander (Suisse)

Commander (France)

Bonne nuit, petite Suisse!

Rien n’était plus suisse que l’accord institutionnel jeté à la poubelle par le Conseil fédéral. Il aurait suffi de travailler sérieusement à l’amélioration de la protection des salaires pour obtenir l’un de ces compromis que les Confédérés se flattent de savoir élaborer. Et rien n’est plus légitime aujourd’hui que l’amertume d’Européens que la Suisse a roulé deux fois dans la farine. La première en se qualifiant de futur membre du club pour obtenir les accords bilatéraux sectoriels après le refus de l’EEE ; la seconde en laissant croire durant des années qu’elle souhaitait un cadre pour consolider les liens établis.


En torpillant le logiciel permettant de mettre à jour régulièrement les accords passés avec l’Union européenne, le Conseil fédéral les a condamnés à l’obsolescence. Autrement dit, la fin de la négociation est également celle de la fameuse voie bilatérale. La rupture est d’autant plus absurde que cette opportunité d’avancer avec un pied dans l’UE et l’autre à l’extérieur a toujours été portée aux nues. C’était la voie royale, la solution suisse, qui résolvait tout et que rien ne devait menacer. Elle opérait un double miracle, celui de maintenir la Confédération et l’Europe en bon voisinage, et celui, plus vertueux encore, de pacifier des Suisses divisés sur la nature et le destin de leur pays. Sous peine d’être de mauvais patriotes, tant les europhiles que les europhobes devaient s’en accommoder. Et même ceux qui la décriaient se voyaient contraints de la défendre.


Parce qu’elle n’offre aucun avantage tout en péjorant l’avenir, mais aussi parce qu’elle est à la fois arrogante et brutale, la décision du Conseil fédéral constitue une déchirure que l’Histoire retiendra. Toutes proportions gardées, la liquidation de la voie bilatérale fait penser à la révocation de l’édit de Nantes. Louis XIV commet cette faute sûr de sa force ; le Conseil fédéral s’égare ignorant sa propre faiblesse. La France s’appauvrira et souffrira longuement de l’exil des protestants, dont les compétences enrichiront d’autres régions. Aujourd’hui en Suisse, les entreprises, les chercheurs, les jeunes qui veulent accéder de manière simple et sûre au marché ou aux projets européens sont incités à franchir la frontière. Nul doute que les pays voisins sauront les accueillir. Il faudra un siècle pour que l’interdiction du protestantisme disparaisse, à l’aube de la Révolution. Combien d’années prendra la Suisse pour retrouver le chemin de l’intégration, et après quelles tribulations ?


A moins d’accepter une marginalisation croissante, il ne reste donc plus aux Confédérés que deux options : relancer l’EEE ou envisager l’adhésion. En tout cas, pour sortir de l’impasse, un changement dans la composition du Conseil fédéral est désormais indispensable. Et pour rebondir, une Initiative constitutionnelle, activée par les citoyens ou le Parlement, devient pertinente. Mais le problème central est moins technique que culturel. Un immense travail collectif s’impose pour décaper les mythes suisses, détricoter les fables stigmatisant l’UE, comprendre ses fonctionnements, retrouver une vraie culture européenne, dynamique et féconde. Quelles souffrances obligeront les souverainistes à quitter leurs certitudes ? Quand les pro-européens occuperont-ils à nouveau le devant de la scène?


Dans l’immédiat, après le bref effroi de la rupture, la paix du déni risque bien de s’installer. La satisfaction d’un entre-soi nationaliste apaisera les tensions. L’illusion d’avoir traité un problème qui n’est plus sur la table éliminera les doutes. Voici venu le temps des juristes, des comptables et des danseurs de paragraphes pour qui l’Europe a été judicieusement réduite à une question helvético-suisse. Voici s’approcher les chuchotements protecteurs qui bercent les esprits et alimentent les rêves. Le méchant accord institutionnel a disparu. Demain est un autre jour. Tout ira bien. Bonne nuit, petite Suisse !

Egarée, la Suisse décroche de l’Europe

Longtemps, la Suisse a su avec habileté suivre et ignorer l’organisation de son propre continent. Bénéficier du développement de l’Union européenne sans jamais la défendre, profiter de son marché sans jamais rejoindre le club, telles étaient les stratégies sinueuses et lucratives d’une Confédération qui savait se faufiler dans l’histoire. Aujourd’hui, ce numéro d’équilibrisme culturel et politique est compromis. Le grand théâtre du monde s’est modifié au point que cette posture d’acrobate ne paraît plus tenable.

Sur la scène intérieure tout d’abord, la souplesse a disparu. Un souverainisme étriqué est en train de rigidifier les positions. A force de ne jamais reconnaître les vertus de l’Union tout en célébrant une Suisse qui n’aurait besoin de personne, la tentation de faire cavalier seul a progressé. Ainsi, l’accord institutionnel qui constitue pourtant le meilleur moyen d’avoir un pied dans la construction européenne et l’autre à l’extérieur risque bien d’échouer. Divisé, déboussolé, le Conseil fédéral ne paraît plus avoir la force d’assurer la mise en œuvre d’un contrat qu’il a pourtant lui-même négocié. Or, la finalité de cet accord est de pérenniser une voie bilatérale établie spécialement pour la Suisse pour compenser son refus de l’EEE. Rarement dans l’histoire récente, on aura vu des Confédérés réputés pragmatiques scier aussi soigneusement la branche sur laquelle ils se sont volontairement assis.


Simultanément, l’environnement géopolitique s’est aussi fortement modifié. Sur notre continent, l’UE s’est relancée. Elle n’a pas explosé après la crise financière de 2008, et l’euro n’a pas fait naufrage. De même, elle ne s’est pas divisée après le Brexit, mais s’est rassemblée. Dans la foulée et pour resserrer ses liens, elle a péjoré le statut d’Etat tiers, qui devient nettement moins avantageux. Enfin, au plan des opinions publiques, les eurobaromètres montrent que la conscience de son utilité s’est raffermie, et les nationalistes sévissant sur son territoire ne semblent plus vouloir en sortir. A l’échelle de la planète, les paradigmes ont également changé. Le multilatéralisme est en perte de vitesse. Les régimes autoritaires sont de retour. La pandémie met les coopérations existantes à l’épreuve. Les tensions s’exacerbent dans un monde où le poids de l’Europe ne cesse de diminuer, tandis que les centres de décision se déplacent vers l’Asie.


Pour la Suisse, le temps est donc venu de choisir son camp. Doit-elle rompre avec sa dérive isolationniste, regarder en face les évolutions du monde et oser poursuivre son intégration européenne ? Ou son intérêt est-il de l’interrompre ? Même si trancher est l’opération qui rebute le plus un assemblage multiculturel préférant la gestion aux visions proactives, son actuel désarroi est spectaculaire. La Suisse ne semble avoir qu’une envie, prolonger éternellement son refus de choisir son destin européen. En fait, cet immobilisme résulte d’un récit collectif qui a peu à peu instauré trois fictions.


La première consiste à croire que la Suisse peut choisir d’avoir ou non des relations avec l’UE. En réalité, elle est inscrite dans le tissu économique et social européen. 14 cantons sur 26 représentant 70% des habitants sont limitrophes de l’UE. Vouloir isoler la Suisse de l’Europe, c’est rêver d’arracher le Cervin des Alpes. Habitant au centre de la Maison européenne, la Confédération est obligée d’avoir des relations étroites, intenses et organisées avec ses colocataires. La seconde fiction affirme que la Suisse a choisi sereinement d’être hors de l’UE. En fait, elle y est entrée sans même le remarquer. Par des accords dans de nombreux domaines, par la reprise inévitable du droit européen pour ne pas se couper de ses voisins, elle a effectué une sorte d’adhésion à froid. La Suisse est donc aujourd’hui fortement insérée dans le dispositif européen, mais sans droit de vote. Elle a acquis le plus mauvais statut, celui de membre passif. Troisième illusion, corollaire des deux précédentes, la Suisse croit devoir son succès au fait qu’elle a choisi de ne pas être dans l’UE. Or, c’est exactement l’inverse qui est vrai. Elle a pu valoriser sa position géostratégique, parce qu’elle a noué des relations intenses avec l’Europe. Ce sont les accords bilatéraux I et II qui ont permis son insolente réussite.


Ce récit fallacieux qui structure l’opinion souligne un point essentiel. Les difficultés dans lesquelles se sont embourbés les débats sur l’accord institutionnel sont moins dues à des questions technico-juridiques qu’à une rupture culturelle. Certes, le projet n’est pas parfait. Comme tout contrat supranational, il comprend des avantages et des inconvénients pour les deux parties. Toutefois, ce n’est pas la présence d’obstacles insurmontables qui risque de le faire échouer, mais l’absence d’une volonté politique de le faire aboutir.


Sans le dire, la Suisse a décroché de l’Europe. Et sans s’en rendre compte, c’est d’elle-même qu’elle s’éloigne. Surjouant ses particularismes, elle s’invente des différences, alors que son histoire, ses langues, ses cultures, son économie sont profondément européennes. Minimisant les risques de l’immobilisme, elle s’offre le luxe de l’indécision, bien qu’un monde dangereux incite à l’action. Puissant révélateur, l’accord institutionnel montre une société qui ne semble plus capable de percevoir ni l’espace, ni le temps. Perchée sur son balcon alpin, elle regarde le monde sans le comprendre en espérant pouvoir échapper à ses tempêtes. Perdue dans un mélange d’angoisses et de fausses certitudes, elle ne parvient pas à résoudre l’équation qui lui est soumise.


Pourtant, les paramètres sont simples. Si l’accord institutionnel entre en vigueur, la voie bilatérale aura un avenir. Dans le cas contraire, les contrats existants ne seront plus à mis jour et la qualité de la relation avec les Européens se dégradera. Autrement dit, en cas d’échec, l’alternative se résumera à subir une douloureuse marginalisation ou choisir une autre forme de rapprochement. Il ne restera alors plus que deux options sur le marché, relancer l’EEE refusé en 1992 ou passer à l’adhésion. Cette dernière solution est la seule qui ferait enfin de la Suisse un membre de plein droit, siégeant dans les instances où se prennent les décisions.


Aujourd’hui, la Suisse traverse essentiellement une crise interne. Et c’est une crise de la pensée. Son refus d’accepter les évolutions en cours la prive des repères utiles aux bonnes décisions. Egarée, elle décroche de son continent. Myope, elle tourne en rond. Pour retrouver son élan, relever les défis du siècle, elle n’a d’autre choix que de retrouver son histoire et sa famille. Or, depuis toujours, la démarche qui lui réussit est celle d’une fille talentueuse de l’Europe.

La Suisse marche-t-elle vers un nouveau Marignan ?

Parfois, l’Histoire ressemble à un carrousel dont les chevaux de bois sont régulièrement enfourchés par des rêveurs croyant trouver l’étalon qui les conduira à la victoire. Certes, chaque époque est unique. Pourtant, il existe aussi d’étonnantes résonances à travers les siècles. Soudain, tel réflexe culturel ou tel choix politique d’aujourd’hui semble émerger à l’identique du passé. Ainsi, les errements actuels de la Suisse face à l’Europe rappellent étrangement l’aveuglement des Confédérés qui conduisit au désastre de Marignan en 1515.
Tout d’abord, investissant la plaine du Pô, les Suisses se trompèrent sur toute la ligne. Ils sous-estimèrent l’armée de François 1er, crurent que son artillerie ne passerait jamais les Alpes, situèrent ses troupes aux mauvais endroits. En fait, malgré leur férocité, ils n’avaient aucune chance de gagner. Aujourd’hui, les fanfarons qui veulent conserver l’accès au marché européen sans en respecter les règles commettent la même faute, en se leurrant sur les forces en présence.
Dans l’autre camp, le roi de France ne se trompa pas sur ses adversaires. Sans vision politique, les montagnards n’avaient qu’une ambition, ravager l’Italie et, rapines faites, retrouver leurs vallées. Comme nos contemporains qui réduisent l’Union européenne à un grand marché, ils assimilaient les territoires entourant leurs Alpes à de vastes magasins pourvoyeurs de richesses. Connaissant leurs motivations et voyant leurs erreurs tactiques, François 1er engage des négociations. Pourquoi nous affronter et envoyer des braves à la mort ? Vous voulez de l’argent ? Je vous en donnerai. Discutons et accordons-nous pour le bien de tous !
Dès lors, les similitudes avec les tribulations actuelles deviennent étonnantes. Les capitaines suisses, qui ont reçu de la Diète le pouvoir de négocier, examinent les propositions de la diplomatie française. Au terme de discussions serrées, les Balzaretti de l’époque signent le traité de Gallarate le 8 septembre 1515. C’est une sorte d’accord-cadre, qui règle l’ensemble des relations militaires et financières entre la France et les cantons.
Or, face à cette transaction pacifique et lucrative, les partisans de la bataille se rebellent. Mathieu Schiner, cardinal et prince-évêque de Sion, instigateur de la campagne d’Italie, le Christoph Blocher d’alors, se déchaîne. Manipulant, divisant, échauffant les esprits, il pousse certains négociateurs suisses à se parjurer, laissant croire que la richesse est à portée de mains pourvu qu’on attaque. La confusion est totale. Bernois, Fribourgeois et Soleurois prennent le chemin du retour, tandis que de nouveaux contingents sont attendus, levés par une Diète aussi divisée et peu stratégique que l’actuel Conseil fédéral. Alors que les Français s’estiment trahis, voilà que déboulent de nouveaux guerriers brûlants d’en découdre, aussi chauds que des syndicalistes ou des financiers sûrs de leurs analyses et rejetant un accord négocié. Le dénouement est connu. Parce qu’ils auront surestimé leur puissance, renié leurs signatures et voulu la guerre, les montagnards saigneront leurs vallées à blanc. Une année après, ils signeront la Paix perpétuelle de Fribourg, qui leur procurera de belles rentrées, mais les inféodera de facto à la France jusqu’à la Révolution.
Aujourd’hui, par bonheur, aucune vie humaine n’est en jeu. Par contre, les mêmes illusions et les mêmes incompétences sont à l’œuvre. A la Renaissance, les Alpins n’avaient pas saisi l’émergence d’Etats décidés à juguler leurs aventures militaires. Au 21ème siècle, ils ne semblent pas mesurer la valeur stratégique, économique, politique, éthique, sociale et culturelle de l’Union européenne. Si la Suisse choisit le rapport de force pour protéger une souveraineté mythifiée et des revenus qu’elle croit menacés, elle prendra le risque de marcher vers un désastre. Une sorte de Marignan sans cadavre, mais avec les blessures douloureuses d’une lente marginalisation.

La Suisse doit reprendre l’intégration européenne

Discours prononcé à l’Assemblée générale 2020 du Nouveau mouvement européen suisse (Nomes)

Le fait d’avoir un long parcours dans les mouvements européens donne au moins un avantage, celui de pouvoir examiner le chemin parcouru par la Suisse.
Lors de la création du Nomes, voilà plus de 20 ans, notre pays se trouvait au bord du chemin européen, en panne, isolé, démuni, traversé par de nombreuses inquiétudes, suite au refus de l’EEE en 1992.
Mais à la même époque, il semblait évident que la Suisse serait un jour membre de plein droit de l’Union. L’adhésion constituait l’objectif stratégique du Conseil fédéral. Des partis tels que le PDC ou le PLR l’avait inscrite dans leur programme. L’opinion la pensait probable à moyen terme.
20 ans plus tard, notamment grâce aux accords bilatéraux, la Suisse est profondément insérée dans le tissu européen. Par contre, l’adhésion semble s’être réfugiée sur un nuage bleu, que les derniers rêveurs du genre Nomes contemplent encore avec envie.
Paradoxe majeur, jamais la Suisse n’a été aussi proche du projet européen, et jamais elle n’a autant espéré pouvoir s’en distancier. Autrement dit, l’intégration matérielle a parfaitement fonctionné. Mais simultanément, son succès a favorisé  la désintégration de la conscience européenne. Au fond, le drame de la Suisse est qu’elle se croit à l’extérieur de l’Union, alors qu’elle dépend fortement de son destin. C’est le fameux statut de "membre passif" que le Nomes a régulièrement mis en évidence.
Aujourd’hui, cet écart considérable entre la réalité et l’illusion n’est plus tenable. L’usure de la voie bilatérale le fait exploser. La réalité dit que la relation entre la Suisse et l’Union doit être réinventée. L’illusion proclame que l’immobilisme est préférable. Ce champ de tensions explique pourquoi la Suisse a tant de difficulté à rebondir, même après une défaite cinglante des nationalistes.
Dans ces étranges équations bourrées de contradictions, le Nomes a tenu son cap et joué son rôle. Il a toujours rappelé que, pour une Suisse au cœur de l’Union, la meilleure manière de défendre ses intérêt était d’être présente dans les instances où se prennent les décisions, en tant que membre de plein droit. Cela reste parfaitement valable. Il a annoncé maintes fois qu’une relation limitée à un empilement d’accords sectoriels statiques trouverait un jour sa fin. Nous y sommes.
Aujourd'hui, il affirme que le statu quo serait synonyme de marginalisation et que, d’une manière ou d’une autre, après avoir plébiscité la libre circulation des personnes, la Suisse doit reprendre sans tarder le chemin de l’intégration.
Dans ce contexte qui voit les illusions helvétiques lézardées par les réalités, le Nomes a toute sa place. Il peut être la voix forte et claire qui rappelle les enjeux centraux et appelle au mouvement. Il doit aussi contribuer à mettre en évidence les projets d’une Europe, dont les Suisses persistent à nier les succès.
L’Union n’a pas explosé après la crise financière de 2008. Et l’euro n’a pas fait naufrage. L’Union ne s’est pas divisée après le Brexit. Elle s’est au contraire rassemblée. L’Union peut surmonter la terrible crise du coronavirus. Ne vient-elle pas d’oser cette révolution copernicienne consistant à engager une première mutualisation des dettes européennes ?
Certes, les défis pour nos démocraties européennes sont énormes. Les combats contre le populisme et les égoïsmes nationaux ne sont de loin pas terminés. Mais je sais que l’Union reste la seule solution crédible pour notre continent et je crois à sa réussite. De même, je suis persuadé que la Suisse finira à terme par accepter, pleinement et sans restriction, sa nature d’Etat et de société profondément européennes. Et je suis certain que le Nomes sera un acteur lucide, courageux, vivant, créatif, déterminé de cette inéluctable maturation.

Pour un réveil européen des Romands

Malgré le Brexit, les Ecossais n’ont jamais cessé d’affirmer leur attachement à l’Europe. Après le refus de l’EEE qu’il avaient massivement soutenu, les Romands ont, au contraire, baissé la tête. Beaucoup d’entre eux se sont même excusés auprès des Alémaniques, donnant ainsi l’impression d’avoir honte de leur engagement. Certes, les situations ne sont pas comparables. Toutefois, elles permettent de rappeler deux principes. Premièrement, ce n’est pas parce qu’une culture est minoritaire dans un ensemble plus vaste que ses visions sont erronées. Deuxièmement, perdre une bataille n’implique pas de renier ses convictions.
Aujourd’hui, la Suisse poursuit un objectif impossible en voulant être simultanément à l’intérieur du grand marché européen pour en tirer bénéfice et à l’extérieur pour en rejeter les devoirs. En réalité, plus elle s’intègre matériellement, plus elle devient un membre passif de l’Union européenne. A l’inverse, plus elle s’oppose à une normalisation de son intégration, plus elle en précarise les avantages. Tétanisée par ce dilemme, la Suisse balbutie, procrastine et s’enferme dans d’épuisantes considérations juridico-techniques.
Or la pandémie vient de nous montrer à quel point la Confédération est étroitement liée à l’Union. En urgence, des coopérations techniques, sanitaires, scientifiques ont été activées avec succès. En commun, des rapatriements de citoyens se sont organisés en dépassant la question des nationalités. Et demain, le destin de la Suisse sera toujours plus européen. Le rêve d’une île vivant prioritairement des marchés asiatiques et américains s’est évanoui. L’une des leçons importantes du Covid-19 est que l’intégration à l’échelon européen doit se renforcer, qu’il s’agisse des chaînes de production ou de la protection des habitants.
Dans ce contexte tourmenté, l’UDC propose une démarche qui constitue à la fois un contre-sens historique et un harakiri économique. Alors que la Suisse affronte une récession mondiale qui met à rude épreuve son industrie d’exportation et son secteur touristique, elle invite les Suisses à ajouter une crise à la crise. Soumise au peuple le 27 septembre, son initiative contre la libre circulation des personnes organise de facto la chute des accords bilatéraux et, par conséquent, une rupture des relations avec l’Union européenne. Il ne peut en résulter que l’isolement, option aussi inacceptable qu’irréaliste.
C’est là qu’interviennent les Romands. Cet automne, leurs voix peuvent s’avérer décisives. Réveillés par une question vitale, ils sauront défendre leur région. Les Ecossais sont réputés pour leur courage. Nul doute que les Romands retrouvent le leur et balayent vigoureusement les délires nationalistes.